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Redéfinir la philanthropie

Philanthropie
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15 novembre 2023 •  Par Claude Pinard
Arbres

Devant l’ampleur et la complexité des défis auxquels notre monde est confronté, il nous faut radicalement revoir notre soutien aux transformations sociales. La philanthropie catalytique est la meilleur manière d’y arriver.

Claude Pinard
Président et directeur général de Centraide du Grand Montréal


Depuis des décennies, la philanthropie a été un phare pour les personnes dans le besoin et celles qui œuvrent à les aider. Précieuse source d’espoir, elle a été un rempart contre les injustices et un catalyseur de changement social.  

Mais nous sommes aujourd’hui confrontés à une interrogation fondamentale : nos méthodes philanthropiques sont-elles adaptées à l’ampleur et à la complexité des défis auxquels nous faisons face?  

Sur le plan de la transition socioécologique, par exemple, je suis inquiet. Quand je vois les minces résultats actuels en dépit des efforts d’un grand nombre d’acteurs, je me demande comment nous pourrons prendre soin de notre planète alors que nous n’arrivons même pas à prendre soin de nos concitoyen·es. Surtout que nous savons que ce sont les populations les plus vulnérables qui seront les plus touchées par les changements climatiques.  

Il est vrai que nous avons innové et que nous continuons de le faire : philanthropie d’impact, nouveaux instruments financiers, etc. Mais ces idées, aussi cruciales soient-elles, ne vont pas assez loin. 

Alors que le monde change à un rythme sans précédent, le secteur philanthropique doit non seulement évoluer et s’adapter, il doit carrément se réinventer.  

« Rien n’est plus puissant qu’une idée dont le temps est venu. »
– Victor Hugo.  

L’air est chargé d’anticipation, d’espoir et de la responsabilité collective que nous portons, en tant que gardien·nes de la transformation sociale. Je crois que le moment actuel est favorable pour repenser la philanthropie de manière radicale. 

« La pauvreté n’est pas simplement le résultat d’un manque de ressources financières. »

Au fil du temps, la philanthropie a pris de nombreuses formes, reflétant l’évolution de nos sociétés. Au départ, il y avait de simples gestes de générosité : du temps, des ressources et de l’expertise offerts à celles et ceux qui en avaient besoin. Graduellement, ces efforts ont été structurés et on a vu apparaître des fondations, des organisations et des programmes permettant d’optimiser l’impact et d’investir de manière stratégique. 

Ces dernières années, plusieurs mouvements ont su nous inspirer. La philanthropie basée sur la confiance, par exemple, a remis en question la dynamique traditionnelle entre donateur, donatrice et bénéficiaire, dans laquelle une relation de pouvoir s’installait inévitablement.  

Il y a eu aussi la philanthropie collaborative, basée sur les données et les résultats. Cette approche — excellente et nécessaire — nous a donné des outils plus précis afin de mesurer et d’amplifier l’impact. Cette méthode met également en lumière toute l’expertise accumulée sur le terrain et l’importance de diversifier la récolte de données pour éviter les angles morts liés à nos biais.  

Mais alors que nous célébrons ces progrès dans nos manières de collaborer, nous devons aussi en reconnaître les limites. Les défis actuels sont non seulement complexes, mais systémiques. Lutter contre la pauvreté et l’exclusion sociale — la mission de Centraide du Grand Montréal, que je dirige —, est un immense défi, car les enjeux qui y sont reliés sont nombreux, interconnectés et profondément enracinés dans les structures mêmes de nos sociétés. Par exemple, la pauvreté n’est pas simplement le résultat d’un manque de ressources financières, mais est liée à des questions d’éducation, de santé, d’accès aux opportunités, de discrimination et de bien d’autres facteurs. 

Nous nous attardons parfois un peu trop aux solutions rapides. Nous voulons que les choses changent vite, que l’impact soit visible tout de suite, que notre don rayonne et soit « rentable ». Il est toujours plus facile, en philanthropie, de poser des gestes très concrets — permettre de servir 5000 repas, par exemple — que de s’attaquer à des transformations sociales profondes, à long terme, qui n’apporteront parfois des résultats qu’après de multiples essais et erreurs. Le risque est alors de se limiter aux effets de la pauvreté et de l’exclusion sociale, plutôt que de chercher à éliminer leurs causes. Oui, il est important de soutenir l’essentiel, de poser des gestes concrets ; c’est même l’un des champs d’action de mon organisation. Mais il est tout aussi important d’apporter des changements à plus long terme, d’avoir une vision qui porte loin.  

Extra-terrestre et astronaute
« Mettre à la même table des unusual suspects favorisant une grande diversité d’expérience. » 

Dans notre quête pour un monde meilleur, nous revenons toujours à une question : « Faisons-nous réellement une différence? » Et bien que nos efforts soient louables, la réponse demeure complexe et surtout insatisfaisante. Pour répondre à cette question par l’affirmative, il nous faut aller au-delà des approches traditionnelles et envisager une transformation de nos façons de travailler.  

C’est d’une importance capitale. Parce que je crois que la collaboration, telle que nous l’avons conçue jusqu’à maintenant, ne suffit plus. Il faut maintenant parler de collaboration radicale. Le modèle a fait naître de beaux projets et continue de porter ses fruits. Par exemple, la mise en place de l’Initiative montréalaise de soutien au développement local et ses tables de quartier, ou encore le Projet impact collectif, qui rassemble sous une même gouvernance des partenaires philanthropiques, institutionnels et communautaires aux parcours différents, mais qui partagent des aspirations et un engagement pour leur collectivité.  

Je pense toutefois qu’avant de viser la collaboration et de trouver des solutions aux enjeux, il faut plutôt s’attarder à développer une vision commune des problèmes eux-mêmes. Et pour y arriver, il est nécessaire que les parties prenantes s’engagent encore davantage. C’est un rôle que la philanthropie dans son ensemble doit comprendre et intégrer, afin d’être en mesure de travailler à l’échelle des systèmes et non pas seulement des problèmes individuels. 

Nous devons donc revoir notre modèle de collaboration et le pousser plus loin, beaucoup plus loin. Ce ne sera pas un voyage facile, le chemin s’annonce parsemé d’embûches, mais nous devons avoir le courage de nous y engager.  

Nous devons envisager une nouvelle approche de la philanthropie, plus communautaire – le fameux « par, pour et avec ». Cette approche fait référence à un esprit de communauté où toutes et tous peuvent faire entendre leur voix et, surtout, ont les moyens pour exercer leur plein potentiel. Cet esprit semble d’ailleurs se manifester de plus en plus, comme si la pandémie avait éveillé un sentiment de communauté et que nous étions enfin prêt·es à vraiment travailler ensemble. 

Cette approche collective va au-delà de la traditionnelle question des territoires ou des champs d’intervention respectifs. Elle renvoie à une communauté élargie au sein de laquelle les aspirations collectives permettent des conversations profondes, menant à des objectifs communs dont l’atteinte sera évaluée ensemble. Ces conversations permettent un dialogue franc, parfois dissonant, où les enjeux de pouvoir sont atténués par la mise en commun des expériences. Chaque actrice et acteur se met au service du bien commun.  

Les besoins et les défis auxquels nous faisons face sont si complexes qu’aucune fondation, aucun individu ni aucun organisme ne peut détenir la solution à lui seul. C’est exactement pour cela que nous devons fixer des objectifs communs. Il ne s’agit pas ici de laisser notre personnalité à la porte, mais bien de considérer que ces objectifs sont plus grands que nous-mêmes et que nos organisations.   

S’il peut paraître complexe de réunir des personnes qui proviennent de diverses instances aux ambitions tout aussi diverses, cela a pour effet de favoriser le contrat social. Sans contrat social, le sentiment d’exclusion se confirme, grandit et rend le vivre-ensemble bien plus difficile. Cette volonté de se fixer des cibles communes doit donc supplanter les intérêts personnels ou corporatistes afin de se centrer sur l’essentiel : l’atteinte de nos objectifs. Et pour être réellement mobilisateurs, ces objectifs doivent être mesurables. Il est également primordial de mettre en place un processus d’évaluation et de reddition de comptes qui convienne à toutes et à tous.  

Il ne faut pas craindre de s’engager dans des conversations avec des parties prenantes qui diffèrent de nos interlocutrices et interlocuteurs habituels. Cela nous amène à revoir nos manières de faire et à poser des questions difficiles. Ces échanges peuvent aussi mener à de nouvelles méthodes d’évaluation de notre travail. Ces conversations nous poussent à changer, à accepter le point de vue de l’autre même s’il est diamétralement opposé au nôtre. Il faut accepter de discuter d’inégalités sociales dans une perspective de justice sociale afin de mettre en place la solidarité nécessaire menant à de véritables changements. Si ces discussions sont parfois inconfortables, il est plus que temps de les mener avec intention.  

Je considère que nous profiterions grandement d’un virage vers ce qu’on qualifie de philanthropie catalytique. Cette nouvelle approche se nourrit notamment de la philanthropie communautaire et de la collaboration radicale. Elle ne se contente pas de panser les plaies ou d’apporter des solutions temporaires. Elle va plus loin, cherchant à instaurer des changements fondamentaux dans la manière dont les systèmes fonctionnent. Elle encourage une collaboration transsectorielle, transdisciplinaire, transgénérationnelle et transculturelle, une prise de risque calculée et une vision à long terme. 

Harmoniser les perspectives paradoxales ou opposées.

Imaginez une forêt. Si un arbre tombe malade, nous pourrions traiter cet arbre individuellement. Mais si nous découvrons que la maladie est due à une contamination de l’eau qui nourrit toute la forêt, le traitement d’un seul arbre ne suffit pas. La philanthropie catalytique nous pousse à chercher la source de contamination, à comprendre l’ensemble du système et à agir en conséquence. 

Elle nous encourage à adopter une vision holistique, à collaborer avec des partenaires de différents secteurs et à prendre des risques. Oui, des risques! Car le changement, surtout celui qui est profond et durable, nécessite souvent de sortir de notre zone de confort, d’expérimenter de nouvelles approches et de faire face à l’échec avant de trouver la voie du succès. Il faut imaginer que les personnes que nous tentons d’aider font partie de notre équipe. Il faut intégrer leur expérience, leurs idées nouvelles.  

La beauté de la philanthropie catalytique réside dans sa capacité à créer un impact qui résonne à travers les générations. Elle ne se contente pas de donner du poisson ni même d’enseigner à pêcher. Elle cherche à comprendre pourquoi le poisson se fait rare et comment faire en sorte qu’à l’avenir, toutes et tous peuvent bénéficier de l’abondance de la mer. 

Pour véritablement soutenir le développement de la philanthropie catalytique, il faut un changement profond de mentalité, de stratégies, d’opérations et de posture. La philanthropie catalytique s’appuie sur différents piliers, dont ces cinq compétences et cinq moyens qui m’apparaissent essentiels [voir cidessous].  

Un tel niveau de collaboration centrée sur la transformation de nos systèmes nous forcera toutes et tous à revoir nos façons de travailler et à assumer une posture de médiation à l’échelle des systèmes. Cela facilitera et provoquera le dialogue entre différents partenaires, qui pourront identifier les leviers de changement et mobiliser des ressources de manière stratégique pour atteindre un impact durable. 

Ceci étant dit, cette posture ne se limite pas à résoudre des conflits ponctuels ou à faciliter des dialogues. Elle vise à déchiffrer le langage souvent cryptique des systèmes, à identifier les leviers d’action et à créer des ponts entre les parties prenantes. Alors que la collaboration radicale peut se limiter à des objectifs plus larges, la médiation systémique plonge dans les subtilités des désaccords afin de combler les lacunes, de favoriser le dialogue et d’harmoniser les perspectives paradoxales. 

Imaginez un groupe de randonneuses et randonneurs explorant un terrain montagneux. Chacun possède sa carte et sa boussole et suit son propre chemin en fonction de ses compétences et de son expérience. Par moment, ils peuvent se trouver à un carrefour difficile, incertains de la direction à prendre. La médiation systémique est similaire à un point de vue surélevé —un rocher ou une colline— que les randonneuses et randonneurs peuvent gravir. De là-haut, ils obtiennent une meilleure vue d’ensemble, ce qui leur permet de discuter et de décider du chemin à suivre. Ce n’est pas une route tracée ni une solution prédéfinie, mais une perspective clarifiée pour aider à prendre la bonne décision. 

Dans notre monde interconnecté où les enjeux sociaux et environnementaux sont enchevêtrés, les actions dans un domaine peuvent avoir des répercussions imprévues sur un autre. La médiation systémique est là pour nous aider à anticiper l’effet domino, à comprendre les interdépendances et à agir de manière éclairée. 

Ce rôle ne se limite toutefois pas à l’analyse et à la compréhension. Il s’agit également d’insuffler une dose d’empathie dans nos interventions et dans notre écoute, d’inclure les voix marginalisées (qu’elles soient au sein des organismes ou des communautés) et de s’assurer que chaque geste contribue au bien collectif.  

Si plusieurs actrices et acteurs philanthropiques agissent déjà comme médiatrices et médiateurs systémiques de manière informelle dans le cadre de leur travail, ce rôle doit aujourd’hui devenir officiel et légitime. Nous devons renforcer nos compétences en ce sens, définir un code d’éthique en médiation systémique, développer des outils plus formels de médiation pour maximiser l’impact systémique de nos initiatives et l’atteinte de nos objectifs.   

Comment pouvez-vous devenir un facilitateur, une médiatrice, un catalyseur de changement? Voici quelques pistes de réflexion pour vous remettre en question : sur combien de collaborations agissez-vous actuellement? Avez-vous laissé une partie de votre pouvoir au bénéfice des gens qui vous entourent? Par exemple, faites-vous participer des groupes externes à vos décisions budgétaires?  

Restons humbles, aussi, car la médiation systémique n’est pas une solution miracle. Elle représente un outil qui, lorsque utilisé judicieusement, peut nous aider dans un monde en constante évolution. Elle nous rappelle que notre rôle en tant que philanthropes n’est pas simplement de donner, mais de faciliter, de connecter et de cocréer. 

Unir nos forces, ouvrir nos cœurs et rechercher sans relâche des solutions communes : voilà les bases d’un avenir meilleur. 

Dans le grand livre de l’histoire, les chapitres les plus importants n’ont pas été écrits par des individus isolés, mais par des collectifs déterminés à transcender les frontières qui les divisaient. La collaboration n’est pas seulement un choix, mais une nécessité. C’est en travaillant ensemble, en partageant nos ressources et en embrassant la diversité que nous pourrons véritablement relever les défis qui se présentent à nous. 

La philanthropie catalytique représente une lueur d’espoir.

Je veux vivre dans une société inclusive où chaque individu peut exercer son plein potentiel et où les barrières systémiques n’existent plus. Une société où les personnes vulnérables ont trouvé parmi les actrices et acteurs de la philanthropie des partenaires catalytiques engagés dans la création d’une société plus juste, égalitaire et équitable. 

Ensemble, nous avons la responsabilité et l’opportunité de redéfinir la philanthropie. C’est un appel à l’action, un défi, mais surtout une invitation à collaborer, à innover. C’est également un appel à constater que la complexité des enjeux sociaux auxquels nous faisons face est plus grande que nous et que nos organisations.  

La philanthropie catalytique permet de susciter des changements positifs d’une manière stratégique et transformatrice. Elle représente une lueur d’espoir dans notre monde souvent assombri par l’adversité. Chacun·e d’entre nous a le pouvoir de catalyser le bien, de faire germer les graines du progrès et d’inspirer les autres à suivre son exemple. 

La collaboration est parfois frustrante. Je dirais même qu’elle l’est à peu près tout le temps! Par contre, pour reprendre l’image du groupe de randonnée, lorsque l’on réussit à s’élever au-dessus de nos propres intérêts afin de mettre notre talent au service du plus grand nombre, non seulement contribuons-nous à une société meilleure, mais en plus, nous en ressortons grandi·es et ragaillardi·es. 

La médiation des systèmes représente ainsi le ciment de notre tissu social. En cultivant la compréhension mutuelle, en écoutant avec empathie et en recherchant des solutions inclusives, nous pouvons résoudre des conflits, guérir des blessures et construire des ponts là où il y avait des divisions. C’est un voyage qui exige du courage, de la persévérance et une foi inébranlable dans notre capacité collective à forger un avenir de paix et de prospérité. 

Soyons les architectes de cette ère de collaboration et d’harmonie. Engageons-nous à être les catalyseurs d’un changement positif. Engageons-nous à être les médiatrices et les médiateurs qui construisent des ponts entre les différences. Ensemble, nous pouvons faire des miracles, surmonter les obstacles et écrire une histoire qui résonnera à travers les générations. 

L’avenir de la philanthropie nous appelle à adopter des rôles plus complexes, mais aussi plus enrichissants. Je suis convaincu que nous sommes prêt·es à relever ce défi.  

Cinq compétences à développer pour une philanthropie catalytique

Cinq voies vers la philanthropie catalytique


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